Rodgeur Ouatère – Live à la U Arena

Ayant un âge suffisant pour avoir connu la dernière tournée de Pink Floyd contenant les 3/4 de ce que le consensus considère comme la composition officielle, me situant dans le cœur de cible « nostalgique et CSP+ » que le marketeur avisé reconnaît d’un regard à l’approche de Noël pour lui vendre des NES et des 3310 à vil prix, mais n’étant pas du raréfié groupuscule des soixante-huitards cacochymes pas assez valides pour se tenir debout en concert, j’ai craqué et suis allé à la U Arena voir Roger Waters, le 25% floydien qui me manquait, comme ces quarantenaires qui font la sortie des écoles pour compléter leur Panini à l’approche de la Coupe du monde, comme ceux qui vont voir des planches originales de Titeuf au musée.

Pourtant, Roger n’est pas mon Pink Floyd préféré. Si je l’avais su plus tôt, j’aurais peut-être consacré le petit pactole avion + billet à voir son ex-comparse, Nick Mason, batteur anecdotique et second rôle, jouer la même vieille playlist à l’Olympia en septembre. Sans doute pour la promesse d’une ambiance plus intimiste, d’une présence effacée ou simplement pour voir sa bouille joviale faire un dernier coucou musical au crépuscule de sa vie. J’aurais peut-être préféré prendre une pelle pour déterrer Richard Wright et ses mélodies délicates, voire même Syd et ses chansons foutraques. Non définitivement non, Roger n’est pas mon préféré avec sa gueule de cheval, son côté austère, envahissant et fantastiquement casse-couilles.

Et dans la fosse de ce stade high-tech tout de plastique fait, j’avoue que je redoutais un peu.

Aux premiers rangs de la zone « debout/non numérotée », je dois être à 40 mètres de la scène. Roger est minuscule. La scène est cependant surmontée d’un écran titanesque, je vais donc voir le concert à la télé. Pourquoi si loin? Parce que le carré VIP où de vieux culs plus riches que le mien kiffent posés sur des chaises est monumentalement vaste. Le son est dégueulasse. Criard au point que les bouchons en mousse l’améliorent. Alors forcément, la clientèle dont je fais partie a des orgasmes sur les reprises de Pink Floyd. Roger a malheureusement saupoudré la setlist de morceaux à lui qui varient entre le médiocre et le moins bon. En fait on dirait le même morceau, dont une mesure chasserait l’autre dans l’oubli total. La foule est soulagée quand on repart sur du classique. L’écran diffuse des versions rafraîchies des visuels historiques du groupe, et on est surpris quand au milieu de grands succès résonne l’injustement déconsidéré Welcome To The Machine.

132ème appel à la résistance, entre « Resist cream in the carbonara » et « Resist watching TPMP »

Vient l’entracte, et Roger nous gratifie par écran géant interposé de sa vision nuancée de la politique avec des phrases aussi profonde que « Le racisme c’est mal », « Le plastique c’est pas bien », « A bas la guerre ». C’est pour ça qu’on l’aime, Roger, pour son sens de la nuance, de la réflexion poussée. Néanmoins ses prises de position radicales sont assez peu raccord avec l’agencement qui met à l’avant un gros parterre de priviliégiés. L’âge et la distance augmentant, il ne risque plus de mollarder sur personne, alors peut-être cherche-t-il ainsi à leur cracher métaphoriquement à la gueule en multipliant les slogans anticapitalistes?

Fin de la mi-temps, reprise du match avec il faut bien l’admettre, une grosse claquasse dans le museau. Dans un grondement titanesque sort de terre devant nous la centrale de Battersea, la pochette de Animals, avec le cochon et tout le tintouin, et Roger se lance sur Dogs et Pigs, les morceaux principaux de l’album, longs, entiers, austères, âpres, qui dénonçaient déjà un monde Orwellien en 77, et qui accompagnés d’une iconographie bien lourdingue à base de Donald Trump ont pris un certain coup de jeune. La foule électrisée fera ensuite une pause dans l’intensité grâce à des morceaux d’albums solo dont seulement la minorité masochiste du public connaissait l’existence. La baisse de régime sera de courte durée et le concert de finir dans l’apothéose totale de Comfortably Numb et le paroxysme tout en laser multicolores d’Eclipse, le dernier morceau de Dark Side of The Moon.

« AAAAH UNE USINE ! » s’écria le premier rang.

Que conclure ? Que le temps a été clément avec la mocheté antipathique des années 70 en le transformant en vieux beau tout attendrissant dans son acharnement candide à se mettre en scène avec des slogans revendicatifs tel un étudiant de Tolbiac sous Guronsan. C’est rafraichissant de le voir ne rien lâcher sur l’avenir de la planète, ou nous soûler pendant 10 minutes sur le conflit israelo-palestinien, même si comme dit plus haut, le ridicule de la situation tend à poindre assez vite quand on pense au carré or, quand les bières sont servies dans des verres non consignés, ou quand ton voisin le yuppie brandit des doigts rageurs vers l’écran au moment apparaît une image de Marine Le Pen. Musicalement parlant, Roger est juste la tête d’un tribute band de Pink Floyd qui aurait explosé son budget lightshow. On en prend plein les mirettes mais on s’éloigne très peu de la version album, même si on ne boude pas son plaisir. Il a remplacé ses anciens collègues trop envahissants ou trop morts par des salariés qui ne le font pas chier avec des trucs pénibles du genre l’initiative ou la créativité. Roger chante finalement assez peu dans le répertoire de son ancien groupe. Et puisque le tribute band a aussi un bassiste, Roger joue beaucoup en play-back. Et sur les quelques solos fastoches de basse qu’il joue en vrai, il se plante. Et quand il discourt sur la Palestine, il bute sur quelques mots. Et une vague tristesse vous envahit alors à l’idée qu’il n’y ait guère d’autres occasions.

Un bel exemple du complot des illuminations

Les points positifs

  • Roger rend les zadistes moins insupportables.
  • Vu le prix des places, Roger ne finira pas sa vie dans un EHPAD
  • Avec ses prises de position à gauche, anticonformistes et sans concession, Roger devrait enflammer le Stade Pierre Mauroy lors de son passage à Villeneuve d’Asq

Les points négatifs

  • Ceux qui disent que la U Arena, c’est une salle de spectacle pas un stade de rugby y ont vu du rugby mais jamais de spectacle.
  • « Eh bien, il a fallu attendre longtemps avant d’avoir The Wall ! » d’après le mec qui a gagné des tickets sur Radio Nostalgie

Ce qu’il faut en retenir

  • Trump est méchant
  • C’est comme une tournée Star 80 mais avec seulement Émile de Gold accompagné de musiciens de baloche qui vous passerait des messages bien appuyés sur les boat people en plein Un Peu Plus Près Des Étoiles alors que vous n’avez rien demandé. Mais en mieux quand même.
  • Il faut aller voir ces monuments comme si c’était la dernière fois, parce que bientôt y’en aura plus. Et ça, des armées de commerciaux l’ont bien compris.
  • (Sur le point précédent, je parlais bien sûr des membres des groupes des années 60, pas de Émile de Gold.)
  • « Détruire la planète c’est mal » est un message d’une importance capitale qui mérite qu’on le dise lors d’un concert de 2h30 qui aura consommé autant d’électricité que la région Centre en un an.

Si vous avez aimé, vous aimerez

 

 

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Marcel Caumixe

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